101 MUSÉES / MUSEEN / MUSEUMS
2025-2026
Livre d’artiste
Édition limitée à 101 exemplaires dont 39 sous coffret
Confiscations. Note sur l’inventaire d’art « dégénéré » de Londres
Depuis 1996, le Victoria & Albert Museum de Londres préserve dans ses collections un document de la plus haute importance pour la recherche sur le devenir des œuvres considérées comme relevant de l’art « dégénéré » par l’Allemagne nazie. Il s’agit de deux tapuscrits reliés listant au total plus de 20.000 objets d’art confisqués au sein de diverses institutions publiques du territoire allemand lors des campagnes de prélèvement opérées dès 1937 par le régime. Parallèlement à la dynamique d’« épuration » culturelle promue par le Troisième Reich, l’objectif était simple : faire bénéficier l’État de l’argent produit par la vente de ces biens, quand ils ne furent pas détruits. Compilé par le Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda [ministère de l’Éducation du peuple et de la Propagande du Reich] dès la fin de l’année 1941, arrangé par ordre alphabétique des villes puis par établissements et artistes concernés, le document se scinde en deux volumes. Le premier s’étend de la lettre A (Aachen) à G (Görlitz), et le second de la lettre G (Göttingen) à Z (Zwickau). L’ensemble a intégré le musée londonien par donation de la veuve d’un marchand d’art exilé en Grande-Bretagne, Harry Fischer, qui l’avait obtenu après la guerre dans des circonstances à ce jour non élucidées. Il complète des listes similaires, néanmoins lacunaires, conservées notamment aux Archives fédérales et aux Archives centrales des musées d’État de Berlin. Le facsimilé du document est aujourd’hui intégralement accessible en ligne sur le site internet du Victoria & Albert Museum.
La plongée dans cette liste vertigineuse qui s’étale sur 482 pages est une expérience historique singulière, croisant la froideur documentaire avec les destinées humaines, esthétiques et matérielles qui se reflètent derrière ces données amassées. De l’ensemble des villes concernées par les confiscations nazies, Berlin, Hambourg, Mannheim, mais surtout Essen, avec 1 273 saisies pour le seul musée Folkwang, furent les plus affectées. La première colonne, « Werk », contient le nom des artistes et les titres liminaires des œuvres associés à leurs numéros d’inventaire. On y retrouve nombre de personnalités du monde germanique, mais aussi d’autres pays d’Europe, comme Paul Cézanne, André Derain ou Giorgio de Chirico. Les œuvres des tendances expressionnistes et affiliées figurent parmi les plus touchées en quantité. Toujours dans le seul cas d’Essen, près de 500 pièces d’Emil Nolde font ainsi partie du lot, aux côtés
d’œuvres de Max Beckmann, Erich Heckel, Oskar Kokoschka et bien d’autres artistes aujourd’hui célèbres ou tombés dans l’oubli. Les colonnes suivantes déploient méthodiquement les techniques (estampes, aquarelles, huiles sur toile, sculptures…), puis la « situation » de l’œuvre. En cas de dépôt, le nom du galeriste en charge de sa mise en vente est indiqué ; tandis que la lettre « X », pour « Vernichtung », désigne les œuvres détruites. La dernière colonne documente quant à elle, dans la devise concernée, le montant généré par la vente de l’objet.
On retrace ainsi par exemple le devenir de l’huile sur carton no 451 saisie au musée Folkwang lors des campagnes de confiscation initiées en 1937, un Autoportrait à la rose rouge de l’artiste d’avant-garde brêmoise Paula Modersohn-Becker. Elle est déposée au château berlinois de Schönhausen avec d’autres objets susceptibles d’être dispersés. La peinture est effectivement cédée par la galerie Ferdinand Möller, tel qu’indiqué dans l’inventaire, pour le prix de 140 dollars. L’œuvre rejoint ensuite la collection du mécène, collectionneur d’art d’avant-garde et industriel du tabac Hermann F. Reemtsma, dont l’entreprise hambourgeoise versa des sommes d’argent au régime nazi et à Hermann Göring afin de favoriser leur croissance sur le marché allemand de la cigarette. Parallèlement, la firme apportait son soutien à ses employés juifs soumis aux pressions raciales. Également stockée au château de Schönhausen et prélevée des collections héritées de Karl Ernst Osthaus, une terre cuite d’Henri Matisse, pour citer un second exemple, fut confiée à la galerie Fischer et cédée lors de la célèbre et retentissante « vente de Lucerne » du 30 juin 1939 au prix de 1020 francs suisses.
Chaque entrée de cette liste vertigineuse encapsule ainsi un destin d’objet, un fragment de vie matérielle, auxquels il faut associer les attitudes et intentions variées de chacun des acteurs impliqués dans les transactions ultérieures. Ensemble, ces 16.500 lignes constituent le point de départ de tout autant d’enquêtes, tout en déterminant pour les œuvres détruites un tragique point d’arrivée. Cette entreprise systématique, qui emprunte par sa rigueur catalographique à certains codes de la science de l’art, est néanmoins entièrement mise au service du pillage et de la diffamation.
Victor Claass
Raphaël Denis
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